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Interview de Nathalie BAYE

Interview

Nathalie Baye tutoie les sommets de la popularité depuis près de quarante ans. Au cinéma elle a su restée fidèle à des formes exigeantes tout en s’autorisant des détours grands publics. Si elle se fait rare au théâtre, c’est aussi pour mieux en apprécier la saveur.

Pour quelqu’un qui a abordé le métier d’actrice par la scène, vous avez finalement peu joué au théâtre. Comment expliquez-vous ça ?
C’est vrai que je n’ai pas tant joué que ça au théâtre. Au moins au début, c’est le hasard qui en a décidé ainsi : le cinéma s’est vite montré très accaparant et passionnant. Il a pris le dessus. Pourtant mon tout premier engagement professionnel, alors que j’étais encore au Conservatoire, c’était une pièce au théâtre de la Madeleine, Galapagos de Jean Chatenet. C’est Bernard Blier qui tenait le rôle principal. Il y avait aussi Gérard Depardieu qui était encore totalement inconnu. Mais en dehors de ça, la pièce n’avait rien d’impérissable.
A priori, j’étais plus orientée vers le théâtre, mais les rencontres ont fait que j’ai pu entrer dans le cinéma par la grande porte. Très vite j’ai été engagée par Truffaut pour La Nuit Américaine. Je me suis retrouvée immergée dans le cinéma. Dans un film qui parlait de cinéma, réalisé par un metteur en scène qui n’était pas encore le mythe qu’il est devenu mais qui était déjà un très grand. Tout de suite après, Pialat m’a engagée… Voilà : le cinéma a immédiatement été fascinant. Alors que ma première expérience théâtrale avait été plutôt moyenne.

 

Dans les années 1970 vous avez tout de même beaucoup joué au théâtre…
Quelques années après, j’ai jouée Liola, l’une des rares comédies de Pirandello, mise en scène par Gabriel Garan avec Philippe Léotard et une pléïade d’acteur formidable et c’est un spectacle que j’avais beaucoup aimé. Léotard faisait partie de ces acteurs qui me fascinaient. Il venait du théâtre de Mnouchkine dont j’avais vu la mise en scène de La cuisine et qui avait été un émerveillement. Il avait un immense talent, un jeu très moderne, pas du tout comme le jeu plein d’emphase qu’on pouvait encore voir à la Comédie-Française, et en même temps une très grande rigueur de travail.

 

Il y a eu ensuite l’aventure des Trois sœurs de Tchekhov au Théâtre de la Ville mis en scène par Lucian Pintillé qui est aussi réalisateur…
Il a réalisé quelques films, oui, mais c’est surtout un très grand homme de théâtre. Et cette pièce reste l’une de mes plus belles expériences théâtrales. Travailler avec Pintillé était un plaisir fou. Il y avait une distribution incroyable avec Nelly Borgeaud, Marthe Keller et Sabine Haudepin qui jouait la petite sœur, Roland Berttin qui faisait mon mari, il y avait aussi Michel Auclair. C’était vraiment merveilleux. 

 

“ Dès que j'ai commencé à connaitre le succès au cinéma, les propositions de théâtres se sont faites beaucoup plus rares.”

 

 Pourtant, après cette expérience, vous resterez près de dix ans sans remonter sur scène. Est-ce parce que justement à cette époque, en 1978, vous commencez à délaisser les seconds rôles au cinéma pour jouer de véritables personnages principaux ?
Le premier film dans lequel j’ai tenu un véritable premier rôle c’était Une semaine de vacances de Tavernier. C’est en repensant à ce film que je mesure le temps passé. Il y avait sur ce tournage une grande légèreté qui serait impossible aujourd’hui. On ne pourrait plus tourner comme à cette époque. Peut-être étais-je inconsciente mais j’ai le souvenir d’un vrai souffle de liberté.
En fait, ce qui à ce moment-là a changé les choses, ce n’est pas que j’avais des premiers rôles, mais c’est que certains de ces films ont connu de grands succès. 

 

Ces succès n’auraient-ils pas dû vous permettre de jouer encore plus au théâtre        
En France on a une fâcheuse tendance à compartimenter. Quand on fait du cinéma, on ne peut pas faire de théâtre. Quand on fait des comédies, on ne peut pas jouer des drames. En Angleterre par exemple, une actrice comme Helen Mirren aujourd’hui peut tout jouer : elle peut passer de la télé au cinéma, d’un blockbuster américain à un petit film indépendant puis à un théâtre d’avant-garde à Londres. Tout le monde s’extasie, et elle n’a pas besoin de s’en expliquer. Elle fait son travail d’actrice tout simplement. Les choses devraient être aussi évidentes que ça. Mais en France c’est impossible ! Et ça l’était déjà il y a trente ans ! Donc, dès que j’ai commencé à connaître le succès au cinéma les propositions de théâtre se sont faites beaucoup plus rares. Les gens de théâtre ont dû penser que je ne voudrais plus y jouer. 

 

Vous pensez que c’est du au changement de statut que vous connaissiez, avec ces trois Césars coup sur coup en 1981, 1982 et 1983 ?
Je ne sais pas si les Césars ont vraiment à voir avec ça. Je pense qu’il y a une culture des clans très ancrée. Le cinéma et le théâtre sont des mondes différents. Des mondes qui cohabitent sans vraiment communiquer autant qu’ils le devraient. Dire que j’ai souffert de cette situation serait probablement un peu fort, parce que je me suis retrouvée dans des aventures superbes au cinéma, mais je me suis parfois sentie frustrée de ne plus jouer au théâtre. Il y a eu des époques où j’aurais aimé qu’on vienne me proposer de remonter sur les planches. Certains comédiens savent manifester leurs désirs, moi je n’ai jamais su demander. Je ne dis pas ça comme si c’était une noblesse particulière. C’est plutôt un défaut car, en fait, les metteurs en scène ont autant besoin du désir des comédiens que l’inverse. J’aurais certainement plus joué au théâtre si j’avais su dire à certains metteurs en scène que j’étais ouverte à leurs propositions.

 

Dans les années 1980, vous n’avez donc joué qu’une seule fois au théâtre, dans Adrianna Monti de Natalia Ginzburg. C’était en 1986 au Théâtre de l’Atelier
C’est une pièce que j’adorais et pour laquelle je me suis beaucoup battue. Je n’avais pas de propositions de théâtre et j’avais très envie de remonter sur les planches. Dominique Besnehard venait de lire cette pièce dans une première traduction : le texte avait vraiment besoin d’un travail d’adaptation, mais il m’a immédiatement séduite. On était même allé voir Françoise Sagan pour lui proposer de l’adapter. Elle avait refusé mais quand elle est venue voir la pièce, elle m’a dit : « Je me suis trompée, c’est formidable ». C’était une femme magnifique.
A l’époque je venais d’enchaîner les rôles dramatiques alors que j’avais adoré jouer des comédies au Conservatoire. Avec cette pièce, j’ai retrouvé le pur plaisir de la comédie.

 

Comment l’envie de jouer la comédie est-il né justement ? Vous aviez d’abord beaucoup pratiqué la danse…
C’est une longue histoire… J’étais une élève qui ne rentrait pas dans le moule scolaire et mes parents ont eu l’intelligence de ne pas insister. Comme je faisais beaucoup de danse depuis très jeune, ils m’ont permis de m’inscrire dans une école de danse très réputée à Monaco. C’était après une année d’échec scolaire terrible, j’avais vraiment l’impression d’être une moins que rien. J’avais été acceptée par une grande prof russe avec qui Noureev venait travailler un mois tous les étés. C’était une école très stricte avec une discipline infernale, mais pour moi c’était toujours mieux que d’être en classe.
J’ai poursuivi cette formation aux Etats-Unis pendant une année mais quand je suis revenue en France je me suis retrouvée sans travail. Puis un jour, une amie danseuse m’a proposée de l’accompagner à un cours d’art dramatique. Je me suis donc retrouvée chez René Simon à passer une audition. J’avais toujours été nulle en classe, ensuite j’avais baigné dans le milieu de la danse qui est extrêmement sec et dur, mais là pour la première fois de ma vie on m’a fait des compliments ! Ça m’a fait un bien fou et ça a surtout validé ce que je venais de ressentir d’une façon un peu confuse : l’impression d’être dans mon élément.

 

Face à la discipline de fer de la danse classique, l’art dramatique a du vous sembler très léger…
Les étudiants en théâtre me semblaient de vrais glandeurs, oui ! Moi j’avais été habituée à travailler énormément, donc je ne savais pas faire autrement ! Je pouvais rester des heures entières après les cours juste pour donner la réplique aux autres. Mais la vraie différence avec la danse c’est que j’avais le sentiment d’être là à ma place. Travailler n’avait rien de douloureux. Si je n’avais pas eu ce plaisir fou au théâtre j’aurais probablement poursuivi la danse, mais là c’était sans appel…

 

“ Mon plus grand luxe a toujours été de pouvoir choisir en fonction de mes désirs.”

 

 Malgré cela votre présence au théâtre reste rare. Chacune de vos apparitions est un événement, est-ce que ça ne complique pas encore les choses ?
D’autant plus que je fais des choix qui peuvent paraître un peu particulier à certains. Mais en fait je ne connais pas les stratégies de carrière : le mot carrière est absent de mon vocabulaire. J’ai toujours eu un sens inné de la liberté. Et je défends toujours cette indépendance. Dès le début, ma seule ambition n’était pas ni d’être connue, ni de faire carrière, mais de faire quelque chose que j’aime et de pouvoir en vivre correctement. Mon plus grand luxe a toujours été de pouvoir choisir non en fonction de quelconques calculs mais en fonction de mes désirs et de mon instinct…

 

Dans des genres très différents, vos deux dernières pièces témoignent de cette grande liberté…
Exactement. Zouc par Zouc (au Théâtre du Rond-Point en 2006) ou Hiver (de Jon Fosse en 2009 au Théâtre de l’Atelier) étaient un peu des paris. C’étaient des aventures avec des jeunes metteurs en scène inconnus ou presque, mais dont la vision avait su me convaincre absolument. Le texte de Zouc était lumineux, c’est une femme remarquable, d’un humour et d’un courage magnifiques. Vraiment, je n’ai pas eu longtemps à me poser la question avant de me lancer. J’ai adoré jouer ce texte et j’ai adoré travailler avec Gilles Cohen qui l’avait mis en scène.

 

Avec Hiver, qui appartient à un registre beaucoup plus avant-gardiste, vous aviez eu le même genre de coup de foudre ?
Quand j’y repense, je me dit que c’était un peu dingue. C’était gonflé. Jouer Jon Fosse, ce n’est pas évident. Pourtant je n’ai pas hésité, je me suis laissée porter par mon instinct. Jérémie Lippmann, qui a fait la mise en scène, est venu me proposer ce texte que j’ai trouvé magnifique. Il avait une énergie, une envie très convaincante. Et même si cette pièce était très radicale, même si je savais que certaines personnes allaient détester ce théâtre, peu m’importait finalement, j’étais totalement séduite par cette pièce.

 

Ces deux pièces donnent l’impression que, pour vous, le théâtre est un terrain d’expérimentation plus encore que le cinéma. Il y avait dans ces deux projets une forme de mise en danger…

Vous savez, il ne s’agit jamais que de théâtre alors le danger reste tout relatif. Je ne pars pas à la guerre ! La pire chose qui puisse nous arriver à nous les comédiens, c’est que les gens partent en claquant la porte. Ce n’est pas très agréable, mais on y survit assez bien…
Oui, au théâtre on se confronte au public. Mais ce serait terrible de vouloir plaire à tout prix. Il faut assumer et défendre ses choix. J’aime trop le théâtre pour tricher avec ça.

 

Vous parler d’amour du théâtre, vous sauriez dire d’où il vient ?
Il tient certainement à l’amour que j’ai pour mon métier d’actrice. Jouer ce n’est pas seulement être devant une caméra. Jouer, c’est être sur scène au contact du public… Mais ce que j’aime par dessus tout, c’est le travail de répétitions qui n’existe presque pas au cinéma. Au théâtre on passe des semaines à chercher, à se tromper, à tenter des choses. C’est une période extrêmement riche et intense qui irrigue profondément tout le travail. Bien au-delà des représentations. Rien que pour ça, le théâtre n’a pas de prix.

 

Propos recueillis par David Roux

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